Abstract: La création de l’État d’Israël, en 1948, reconfigure profondément les migrations juives internationales, et la France devient, surtout après 1967, l’un des foyers réguliers de l’alya, terme désignant l’immigration juive vers Israël. Depuis les années 2000, les départs s’intensifient et se diversifient, désormais motivés moins par l’idéologie sioniste que par un sentiment d’insécurité croissante en France. Malgré le paradoxe d’une installation dans un pays en guerre, les migrants placent en Israël une confiance forte, parfois idéalisée, dans sa capacité à assurer leur protection. Cette migration en provenance de France apparaît alors comme un mouvement ambivalent, pris entre urgence ressentie et avenir incertain, et marqué par une structuration communautaire exposée aux enjeux sécuritaires en France comme aux influences du sionisme religieux en Israël.
Abstract: Dans les familles juives composées de personnes issues de l'ex-URSS mariées avec des conjoints français on observe des tensions mémorielles spécifiques qui s'expriment souvent par des formes de silence ou d'occultation. Ces familles incarnent en effet des espaces où s'entrelacent et parfois s'opposent des mémoires nationales et individuelles divergentes, façonnées par des contextes historiques et politiques distincts, notamment en lien avec l'expérience de la guerre et de l'antisémitisme.
En URSS, la mémoire officielle exaltait l'héroïsme collectif, glorifiant les soldats soviétiques, tout en passant sous silence les expériences spécifiques, telles que la Shoah par balles ou les persécutions staliniennes. Ces épisodes, marqués par des arrestations, des exécutions et des formes de silence imposé (Nora, 1984), créent des lacunes mémorielles profondément ressenties dans les familles. En France, les conjoints français valorisent des récits axés sur la Shoah, influencés par une mémoire nationale ayant longtemps occulté la collaboration, comme l'a montré Rousso (1987). Les enfants, récepteurs de ces récits fragmentés, développent une post-mémoire hybride (Hirsch, 1994), marquée par des tensions entre héroïsme et victimisation. Les parents, confrontés à des récits douloureux, pratiquent souvent une forme d'auto-censure inconsciente pour protéger leurs enfants des traumatismes familiaux. Ce phénomène engendre ce que Kaufmann (2004) appelle une "réinvention identitaire", où les individus reconstruisent leur identité à partir de fragments narratifs lacunaires. L'oubli, qu'il soit volontaire ou inconscient, joue un rôle central en tant qu'outil dynamique permettant de naviguer entre les silences imposés, les récits collectifs contradictoires et les besoins identitaires du présent. Basée sur ma thèse de doctorat (2024), cette étude montre comment les familles juives transnationales reconfigurent constamment leurs récits mémoriels en intégrant les héritages soviétiques, français et juifs.
Abstract: Cet article a pour objet les réactions des universités belges concernant leurs relations académiques avec Israël et la façon dont elles ont géré les protestations étudiantes pour la Palestine et Gaza depuis le 7 octobre 2023. A partir d’une enquête minutieuse conduite sur les campus des principales universités belges (Université Libre de Bruxelles, Université de Liège, Université Catholique de Louvain, Vrije Universiteit Brussel, UGhent, Université d’Anvers), cet article élabore une analyse chronologique des dégâts, des événements polémiques et des revendications étudiantes. En outre, il souligne la façon dont les recteurs et équipes pédagogiques des universités se sont positionnés vis-à-vis d’Israël, pays avec lequel celles-ci n’avaient, somme toute, que fort peu de partenariat direct. Tout cela dans un climat général d’hostilité à Israël.
Abstract: La séquence génocidaire déclenchée le 7 octobre 2023 par le Hamas n’a pas seulement engendré une catastrophe humanitaire de grande ampleur, elle a également servi de détonateur à une libération de la parole antisémite dans des proportions et sous des formes que l’on croyait reléguées aux marges les plus extrêmes de l’espace public occidental. Bien au-delà des slogans violents ou des propos haineux épisodiques, ce sont des tropes antisémites pluriséculaires – que l’on pensait à jamais disqualifiés par leur association historique avec la Shoah – qui opèrent aujourd’hui un retour tonitruant dans le débat public, et ce jusqu’au sein des médias les plus respectés. Au centre de ces motifs éculés, celui du Juif tueur d’enfants, buveur de sang et figure surnaturelle du mal refait surface. Le Juif
(certes déguisé en sioniste), n’apparaît plus comme citoyen, soldat ou acteur politique, mais comme incarnation du mal absolu. L’imagerie du vampire, du sacrificateur, du boucher – jusque-là instruments de la propagande nazie, des
pamphlets d’extrême droite, de la rhétorique de l’ultra-gauche radicale et des médias arabo-musulmans les plus haineux – refleurit aujourd’hui… dans la presse grand public européenne.
Abstract: En dépit d'une ancienne présence sur le territoire de la France, les Juifs, parmi les diverses populations assemblées dans la construction historique de la nation française, semblent n'avoir pas été, pendant longtemps, considérés comme un élément constitutif du groupe national. La recherche se propose d'examiner cette dissonance entre la mémoire nationale et l'histoire, à travers ce que l'Ecole, pièce essentielle d'un dispositif de transmission, a retenu des Juifs dans l'histoire enseignée depuis plus d'un siècle, et qui se trouve à présent conservé dans les manuels scolaires. Ceux-ci, en effet, sans avoir été conçus pour cet usage, témoignent des termes dans lesquels une société élabore son passé historique et souhaite le transmettre aux générations ultérieures, dans une forme où se mêlent une préoccupation d'éducation civique et une volonté de diffusion de la connaissance. Des débuts de la Troisième république à nos jours, les manuels permettent d'observer quelle sorte de représentation des Juifs la mémoire historique de la France, modelée par une conception puissamment unitaire, a pu élaborer ; comment et selon quels mécanismes ces images perdurent, s'effacent ou se modifient. Les Juifs de l'histoire de France apparaissent alors étroitement liés à l'idée même de nation.
Abstract: Depuis le début des années 2000, l’enseignement de la Shoah est perçu en France comme une question socialement vive susceptible de déréguler les pratiques de classe. Cette thèse en sciences de l’éducation étudie l’expérience de l’enseignement de la Shoah des profes-seurs du secondaire en France. En s’appuyant sur 30 entretiens semi-directifs, la recherche montre, de l’intérieur, comment les professeurs interrogés perçoivent cet enseignement, ses difficultés et s’intéresse aux réponses déployées par les interrogés. Les résultats montrent les difficultés provenant du côté des élèves : saturation présumée, antisémitisme, concur-rence des mémoires, mais aussi concurrence entre les savoirs sociaux et le savoir scolaire. Du côté des enseignants, apparaît également la vivacité de la question, divisant davantage qu’elle ne fédère les membres de l’équipe éducative. De plus, l’impact émotionnel sur l’enseignant que la confrontation entre savoir scolaire et savoir social véhiculé par les élèves peut engendrer, accentue les difficultés rencontrées. Les professeurs qui montrent une assu-rance dans cet enseignement révèlent au travers des récits de vie de classe, qu’ils investis-sent pleinement le pôle didactique et le pôle pédagogique de la fonction de professeur. Aller à la rencontre de ce savoir social avec bienveillance et exigence, faire dire mais ne pas lais-ser dire amènent ces professeurs à répondre dans le cadre d’un savoir historique, précis et rigoureux qui refuse la dérive relativiste ou normative (Legardez, 2006). L’énoncé de repères éthiques et citoyens, une vigilance quant à la gestion de l’émotion dans la classe y compris de celle de l’enseignant, participent aussi au cadre construit par les professeurs. Ainsi ces derniers alternent entre le pôle didactique le pôle pédagogique, ce qui leur permet de rentrer dans « le fonctionnement improvisationnel de l’enseignant expert » (Tochon, 1993). L’enseignement de la Shoah dans certaines situations sensibles est assimilé à un combat. Une typologie inspirée des travaux de Jacques Pain (1992) sur la régulation de la violence délinquante par les arts martiaux émerge : combattant stratège, combattant intrépide, com-battant émotif, ou témoin distancié sont les différentes figures enseignantes qui se dégagent de cette recherche.
Abstract: CLe 10 octobre 2013, lors d’une réunion plénière à Toronto, l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) a marqué un tournant dans la compréhension des manipulations historiques en introduisant l’expression « distorsion de la Shoah ». Cette nouvelle terminologie qui étend la réflexion sur les menaces posées par l’antisémitisme et le négationnisme, dépasse le simple ajout lexical. Elle reflète une prise de conscience accrue face à la complexité des discours visant à remettre en question la réalité historique de la Shoah.
Le « négationnisme », un mot inventé en 1987 par l’historien Henry Rousso dans son ouvrage Le Syndrome de Vichy, désigne les idées de ceux qui minimisent ou nient l’extermination des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. À l’époque, l’historien souhaitait rectifier l’usage inapproprié du terme « révisionnisme », souvent confondu avec celui de négationnisme, et rappeler que, dans une démarche scientifique, le révisionnisme se distingue clairement de ce dernier. Il expliquait alors :
Le révisionnisme de l’histoire étant une démarche classique chez les scientifiques, on préférera ici le barbarisme, moins élégant mais plus approprié, de « négationnisme », car il s’agit bien d’un système de pensée, d’une idéologie et non d’une démarche scientifique ou même simplement critique.
Le négationnisme, en tant qu’idéologie, cherche avant tout à effacer ou déformer la réalité de la Shoah. Toutefois, cette définition s’avère insuffisante pour désigner d’autres formes de falsifications historiques qui, plutôt que de nier directement l’événement, le réinterprètent de manière à le banaliser, le déformer ou le trivialiser…
Abstract: To be valid, history must be predicated on absolute, uncompromising truth, not manipulation. Eighty years ago, 48,000 Jews were not deported from Bulgaria — while 11,343 other Jews were cruelly loaded on trains bound for Treblinka where they were murdered. These are two interdependent realities that cannot be and must not be allowed to be uncoupled.
Il suffirait de si peu. Au regard de maints États européens alliés, satellisés ou occupés par l’Allemagne nazie, la politique de la Bulgarie envers les populations juives pendant la Seconde Guerre mondiale se prête à une lecture moins sombre. Signataire du Pacte tripartite le 1er mars 1941, le pays ne participa pas à l’offensive allemande de juin 1941 contre l’URSS ; son armée ne prit aucune part à la « Shoah par balles » et ses citoyens n’apportèrent pas de contribution aux exactions des Einsatzgruppen, ces unités mobiles d’extermination du Reich. Le « vieux royaume de Bulgarie » (frontières d’avant avril 1941) ne procéda pas à l’internement systématique et à l’extermination sur son territoire de ses citoyens juifs à la différence, par exemple, de l’État indépendant croate ustaša, né du démantèlement du royaume de Yougoslavie après son invasion par les nazis en avril 1941. La Bulgarie ne connut pas non plus les atrocités des pogroms de Bucarest et de Iaşi perpétrés dans la Roumanie de 1941, cet autre allié du Reich. Enfin, la presque totalité de la communauté juive de Bulgarie, soit environ 48 000 citoyens, survécut à la guerre après que le gouvernement eut reporté, puis renoncé à déporter une partie, sinon de la totalité, de cette communauté…
Abstract: Lors du festival Open City organisé à Lublin, en octobre 2019, l’artiste Dorota Nieznalska a présenté une installation intitulée « Judenfrei (Bûcher numéro 1) ». Cette œuvre présentait un bûcher recouvert de pancartes partiellement brûlées, sur lesquelles figuraient les noms de localités où, entre 1941 et 1946, des pogroms contre les Juifs furent perpétrés par des Polonais. À proximité de l’installation, les organisateurs avaient disposé un panneau explicatif précisant que ces crimes furent commis en toute connaissance de cause par des membres des communautés locales, animés par des instincts bas, la haine, l’antisémitisme et l’appât d’un enrichissement facile. Przemysław Czarnek, alors voïvode de la région de Lublin et futur ministre de l’Éducation et des Sciences au sein du gouvernement du parti Droit et Justice (PiS), a vivement réagi. Il a dénoncé publiquement l’installation de Nieznalska, la qualifiant d’« acte antipolonais », tout en fustigeant le panneau d’information qu’il a accusé de véhiculer un « mensonge ». Il a exigé du maire de Lublin qu’il fasse retirer cette œuvre controversée. Face à cette critique, la chercheuse Joanna Tokarska-Bakir, spécialiste des pogroms, a dénoncé l’ignorance du voïvode et s’en est indignée : « Comment peut-on laisser libre cours à ses intuitions face à des études scientifiques irréfutables qui attestent l’existence des pogroms dénoncés par l’artiste ? »
Malheureusement, les seules intuitions de Przemysław Czarnek ne sont pas le cœur du problème…
Abstract: Depuis les années 1990, l’usage des termes « révisionnisme » et « révisionniste » s’est imposé dans l’espace intellectuel et médiatique pour désigner, au-delà des auteurs d’extrême droite et faux savants niant l’existence des chambres à gaz, qualifiés de « négationnistes », tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, relativisent le génocide des Juifs et la complicité criminelle du gouvernement de Vichy. La négation d’un côté ; la minoration de l’autre. Dès 1990, l’historien Henry Rousso, auquel on doit l’introduction de la notion de « négationnisme » en France, évoquait une « histoire “révisionniste” de Vichy » à propos d’un ouvrage de François-Georges Dreyfus, Histoire de Vichy (Perrin), qui reprenait un certain nombre d’arguments pétainistes.
Mais, étonnamment, cet usage reste rarement explicité, alors qu’il a une histoire. L’objet du présent article vise à établir la généalogie et à retracer les évolutions et les lignes de force du contre-récit historique sur Vichy et les Juifs, de 1945 à nos jours. Pour cela, il se fonde sur l’étude de nombreux écrits et d’archives privées d’auteurs désireux de réhabiliter les dirigeants du régime pétainiste, de proposer une vision « pacifiante » des années noires ou d’aller à l’encontre d’une supposée doxa sur le sujet.Jusqu’à la fin des années 1960, les écrits justifiant la politique de Vichy et niant ou minimisant ses crimes sont d’abord et avant tout le fait d’avocats ou de parents des grandes figures liées à l’État français.
En juillet-août puis en octobre 1945, Philippe Pétain et l’ex-chef du gouvernement de Vichy Pierre Laval ont été jugés et condamnés à mort par la Haute Cour de justice pour trahison – la peine du vieux maréchal a été commuée en détention perpétuelle…
Abstract: « Les mots n’appartiennent pas au ciel des idées. Qu’on le veuille ou non, ils ont des conséquences sur les faits. »
L’archevêque de Paris Jean-Marie Lustiger a offert en 1997 à l’un des plus grands historiens du génocide des Juifs, Saul Friedländer, une méditation sur le mal absolu et sur sa négation toujours répétée : « La Shoah est la noire lumière par laquelle il est possible de nommer par son nom l’horreur commise en Bosnie ou au Rwanda, les crimes de Pol Pot au Cambodge, ceux du génocide arménien. […] Dès lors, le négationnisme qui dénie les faits ou le révisionnisme qui les « trafique » en faisant des Juifs les artisans de leur propre destruction, ne sont pas à inscrire au compte du scepticisme ou de la relativité des opinions humaines. Ils deviennent significatifs d’une tentation universelle. Ils sont des figures du mensonge qui toujours nie pour fuir la vérité. »
Vingt-cinq ans plus tard, le 20 janvier 2022, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté par les voix de 193 pays (l’Iran s’étant abstenu) une résolution sur la « négation [denial] et la déformation de l’Holocauste » (Holocaust distorsion) qui s’appuie terme à terme sur la convention de 1948 « sur la prévention et la répression du crime de génocide » : « Notant que le négationnisme fait référence au discours et à la propagande qui nient la réalité historique et l’ampleur de l’extermination des Juifs par les nazis et leurs complices pendant la Seconde Guerre mondiale, connue sous le nom d’Holocauste ou Shoah…
Abstract: Face à la multiplication des actes antisémites depuis quelques années et leur déferlement après le 7 octobre, l'inquiétude des Français juifs grandit : ont-ils encore un avenir dans leur pays ?
7 octobre 2023. Israël est frappé par l'attaque terroriste la plus meurtrière de son histoire. Quelques semaines plus tard, la France bascule : + 1 000 % d'actes antisémites.
Pendant plus d'un an, Dov Maïmon et Didier Long ont mené une enquête inédite, sillonnant la France, questionnant ministres, policiers, juges antiterroristes, politologues, citoyens et hommes de foi de toutes confessions. Entre autres.
Ils ont aussi eu accès à des données jamais révélées à ce jour, issues de rapports confidentiels des services secrets français et israéliens.
En s'appuyant sur ces sources, les auteurs analysent les menaces qui pèsent sur les Français juifs aujourd'hui.
Dans un contexte social délétère, la montée de l'islamisme laisse présager un basculement vers un régime autoritaire ou une guerre civile.
Une question se pose alors : les Juifs de France doivent-ils partir avant qu'il ne soit trop tard ?
Abstract: Durant quarante ans, l’extrême droite a été l’ennemie officielle des Juifs de France. Or, certains leaders extrémistes ont pu voir dans l’irruption de l’islamisme radical l’opportunité de séduire un électorat jusque-là hostile: l’islamisme n’était-il pas un ennemi commun?
Marine Le Pen a ainsi voulu surfer sur l'inquiétude des Juifs de France face à la montée d’un antisémitisme dont elle prétendait, de surcroît, pouvoir les protéger. D’où ses tentatives, nombreuses et variées, pour les rallier à sa cause.
Le FN, devenu Rassemblement National, serait-il devenu un partenaire respectable? Ou, tout au moins un opposant fréquentable ?
Les auteurs de cette enquête ont sillonné la France à l’écoute des communautés juives présentes dans les villes d'extrême droite, de Fréjus à Hayange, de Béziers aux quartiers-nord de Marseille. Ils ont remonté le fil de l’histoire du Front National et de ses tentatives de séduction, ainsi que celle des réactions des juifs face à cette main tendue. Pour mieux comprendre, ils ont recueilli des confidences d’élus frontistes, de témoins et d'intellectuels.
Et ils racontent les coulisses de cette tentative de hold-up idéologique.
Abstract: A la suite de Maurice Bardèche, Paul Rassinier, Robert Faurisson, des hommes, remettant en cause l’authenticité de la Shoah, se sont prévalus du terme de révisionnistes ». Les historiens leur ont opposé – leur travail étant révisionniste par définition – le mot « négationniste ».
Cette histoire est l’histoire d’un délire, mais, comme tout délire, bâti sur une démarche rationnelle. Cependant, derrière cette apparente folie interprétative, un des buts politiques ne tarde pas à se révéler : il s’agit, en France comme dans les autres pays où le négationnisme s’est répandu, de nier les fondements historiques de l’État israélien.
Cet ouvrage retraceavec minutie la genèse d’une idéologie et ses variations dans le temps et dans l’espace. La soutenance d’une thèse d’histoire par l’auteur en est l’origine.
Abstract: L’adjectif « résiduel » a été récemment utilisé par le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau pour qualifier l’antisémitisme d’extrême droite, en considérant que désormais la haine des Juifs était l’affaire de l’islamisme et de l’extrême gauche. Il reprenait ainsi le qualificatif de Jean-Luc Mélenchon, qui avait écrit quelques mois auparavant que « Contrairement à ce que dit la propagande de l’officialité, l’antisémitisme reste résiduel en France. » Durant les campagnes électorales de 2024 en France, le Rassemblement national (RN) s’est présenté comme le bouclier des Français juifs. L’actualité paraît ainsi renfoncer le storytelling entretenu depuis une quinzaine d’années, selon lequel l’extrême droite ne serait plus antisémite, voire deviendrait solidaire des Français juifs. Autour de ce sujet sont souvent mis en avant des déclarations philosémites de ténors nationaux-populistes. D’autre part, les révélations publiques de prétendus « dérapages » antisémites de candidats malheureux du RN sont monnaie courante. Pour circonscrire le phénomène, il faut distinguer les modes d’expression de cet antisémitisme. Les questions des violences, de la place accordée aux marqueurs antisémites dans la communication des partis, et de l’expression culturelle sont trois dimensions qui se recoupent pour distinguer la place de l’objet au sein de ce champ politique.
Abstract: Depuis les années 1970, s’observe une « orthodoxisation » de la judaïcité mondiale, notamment en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis ou en Israël. Ce mouvement est d’abord porté par des jeunes. Or, jusqu’ici, les études n’ont pas suffisamment abordé la conjonction de la globalisation, de la jeunesse et de la religion dans cette évolution. Cet article étudie la globalisation d’un courant juif orthodoxe, le mouvement loubavitch. Comment insère-t-il les jeunes dans une stratégie de globalisation ? Quels en sont les effets sur leur pratique religieuse ? Cette ONG confessionnelle est un important vecteur d’une « orthodoxisation » chez les jeunes. Elle investit de manière prioritaire dans la jeunesse, notamment par un système éducatif spécifique : il vise à favoriser l’intégration à la communauté loubavitch, par le biais d’une formation orthodoxe standardisée. Mais au sein du mouvement, les jeunes sont aussi des agents : ils sont promoteurs d’une orthodoxie juive globalisée.
Abstract: Qu’il s’agisse d’un livre de recettes « juives », d’un cours dispensé à un jeune couple par un rabbin sur les lois « juives » du mariage, d’une défense pamphlétaire de l’État d’Israël en tant qu’État « juif » ou de la publication d’un texte psychanalytique sur le Moïse de la Bible hébraïque, toutes ces activités participent à une production définitionnelle à la fois collective, publique, collaborative ou conflictuelle du fait « juif ». Dans le monde francophone, celle-ci se déploie dans un espace public spécifique se constituant en lieu de « production » de judéité. En tant qu’espace d’identification incluant — mais sans jamais pouvoir entièrement s’y réduire — des dimensions ethniques, religieuses, diasporiques, culturelles, politiques et nationales, le judaïsme contemporain, de fait, est profondément hétérogène. Il est constitué d’une multitude de microcosmes plus ou moins autonomes et est traversé tant par différentes dynamiques de sécularisation que de réaffiliations religieuses. Dans ce contexte, existe-t-il un ou plusieurs principes permettant de « tenir » ensemble toutes ses composantes ? Cette thèse porte sur l’économie de la légitimité au sein du judaïsme francophone, appréhendé à l’aide de la théorie des champs. La problématique qui guide ce travail peut être synthétisée par l’interrogation suivante : qui parle au nom des Juifs et à quelles conditions ? Au croisement de la sociologie politique, des sciences sociales du religieux, des études juives et de la sociologie des champs, les analyses présentées dans cette enquête s’appuient sur des matériaux hétéroclites : quatre-vingts entrevues réalisées avec des figures publiques du judaïsme francophone, une observation participante menée en yeshiva et la construction de deux bases de données statistiques. Quatre axes majeurs ont été couverts : la lutte contre l’antisémitisme, une série d’antagonismes dont le sous-champ religieux est l’épicentre et portant sur la position à adopter face au « sujet » moderne, le sionisme-religieux et le sépharadisme québécois. Comme le suggèrent ces deux derniers thèmes, la perspective de cette enquête est transnationale. Le judaïsme français étant le cœur démographique du judaïsme francophone, la majorité des données récoltées proviennent de ce pays. Mais l’enquête s’est aussi déroulée au Québec et dans le monde franco-israélien. Ceux-ci ont été intégrés à l’analyse en tant qu’études de cas permettant de mieux saisir les effets de la transnationalisation du champ sur l’économie de la légitimité. Cette thèse arrive au constat qu’en l’absence d’instances unifiées de consécration dans le champ, comprendre l’économie de la légitimité dans le judaïsme francophone contemporain suppose de prendre au sérieux les rapports moraux au monde constitutifs de l’expérience juive.
Abstract: Cette contribution tente d’approcher les sentiments nourris par le souvenir du Yiddishland à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle. Elle cherche, afin d’aborder cette sphère habitée par l’ancrage familial, traversée par des antagonismes idéologiques, hantée par le souvenir de l’émigration et de l’intégration ainsi que celui de souffrances inouïes et longtemps indicibles, à suivre les représentations idéales d’un monde perdu, dans le domaine de la culture et dans celui des utopies politiques, en s’intéressant d’une part à des aspects du renouveau de l’expression culturelle yiddish en France au cours des trois dernières décennies, en particulier dans la chanson (Jacques Grober, Violette Szmajer, Batia Baum, Michèle Tauber et le groupe du Paon doré) ; d’autre part aux survivances des motifs d’utopie politique trouvant leur source dans l’épopée idéologique et historique du Yiddishland (Charles Melman, Mojsze Zalcman) ; enfin à la réappropriation de la mémoire véhiculée par le yiddish telle qu’elle peut être perçue dans les interviews réalisées par Max Kohn entre 2006 et 2016. Cette recherche, tentative d’exploration d’un cheminement affectif vers le yiddish de la part d’un enfant né à cette époque en Israël et ayant grandi en France dans une famille non yiddishophone, se limitera à certaines expressions de cette mémoire et de ces motifs d’espérance en France, sans s’interdire de les mettre en rapport avec des expressions analogues dans d’autres pays de la diaspora juive ou en Israël.
Abstract: Aujourd’hui, le djudyó (judéo-espagnol) n’est plus transmis en France. Des associations, comme Aki Estamos, offrent aux personnes qui le parlent ou le comprennent la possibilité de suivre des cours de langue. Les participants, sans être des locuteurs à part entière, ne sont pas non plus des apprenants stricto sensu, puisqu’ils possèdent des compétences linguistiques acquises dans leur enfance. Dans leur cas, la dichotomie entre acquisition et apprentissage est inopérante. Il convient d’identifier les objectifs de ces locuteurs-apprenants, qui suivent les cours sans développer de nouvelles compétences langagières. Ce sont les mots et leurs sonorités qui montent alors sur le devant de la scène, délaissant la grammaire. Le cadre des cours constitue un prétexte pour retrouver une langue et un monde disparus. M’appuyant sur l’observation participante, j’esquisserai les profils linguistiques de ces participants pour tenter d’en comprendre la démarche.
Abstract: Les manifestations de nationalisme et d’antisémitisme qui accompagnèrent la transition furent souvent interprétées en termes de retour du même. En témoignent des expressions chargées en connotations primordialistes telles que « retour des nations et du nationalisme », « réveil des nationalismes », « retour des vieux démons ». Effet « réfrigérant » de la domination du Parti-État, « vide idéologique » postcommuniste, telles furent, dans un premier temps, les explications communément invoquées pour en expliquer la réactivation.
C’est oublier que l’effondrement idéologique du communisme en Europe du Centre-Est a largement précédé celui du Mur de Berlin, et que les passions nationalistes n’avaient jamais été mises au frigidaire sous le régime communiste. Instrumentalisées par certaines élites du Parti comme par des fractions de l’opposition, elles n’ont pas attendu l’effondrement du Mur de Berlin pour se déployer. Reste que leurs manifestations récentes sont d’autant plus difficiles à interpréter en bloc que l’hétérogénéité sociologique de l’Europe du Centre-Est s’approfondit depuis la désintégration de l’Empire soviétique et que le concept même de nationalisme désigne parfois des réalités sociales et politiques diamétralement opposées.
En partant de l’idée que « le renouveau du nationalisme en Europe de l’Est est moins la cause de la situation actuelle que sa conséquence », nous montrerons à partir de l’exemple polonais, que celui-ci participe en réalité d’un phénomène classique de réinvention d’une tradition…
Abstract: Contre toute attente, l’antisémitisme est redevenu un phénomène politique et social d’actualité en France. Au-delà d’une simple persistance de préjugés anciens, il s’incarne depuis la fin de la guerre de 1939-1945 dans une expansion sans précédent des violences antijuives, allant des insultes jusqu’au meurtre. Sa reviviscence dans l’une des plus vieilles nations démocratiques d’Europe est le signe d’un malaise social et politique qui reste à interpréter. Quels sont les lieux, les milieux et les significations de cette animosité haineuse ? Doit-on y voir l’effet de la persistance de l’ancien ? d’un déplacement ? de la recomposition de formes inédites, portées par des acteurs nouveaux, dans un contexte pourtant gagné aux principes démocratiques ?
Alors même que l’ampleur du phénomène est de nature à mobiliser les sciences sociales pour l’élucider et aider à le combattre, cet antisémitisme s’est accompagné d’un certain déni : longtemps minimisé dans les médias, il peine à être reconnu dans le monde judiciaire et reste peu exploré par les sciences sociales. Cet ouvrage entend donc contribuer à l’analyse rigoureuse du phénomène, en proposant à la réflexion les textes d’historiens, de philosophes, de sociologues et de politistes.
Abstract: Les différentes réalités de l’antisémitisme sont enfin objectivées.
L’Institut Jonathas présente les résultats du premier sondage réalisé en Belgique sur la perception des Juifs, de l’antisémitisme, des autres minorités et de la guerre en cours à Gaza et en Israël.
Créé en mars 2024, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique. Il a demandé à IPSOS d’objectiver et de mesurer, à la veille des élections du 9 juin, les opinions des Belges sur des sujets qui sont au cœur de sa raison d’être.
IPSOS a interrogé, du 8 au 12 mai, un échantillon de 1.000 personnes, représentatif de la population belge de 18 ans et plus, avec le même panel et la même méthodologie que pour les sondages politiques.
En l’absence de sondages pouvant tenir lieu de points de comparaison en Belgique, plusieurs questions ont été reprises de sondages récents menés en France par IPSOS ou par IFOP. Les résultats français sont indiqués ci-après, lorsque la comparaison avec les résultats belges est pertinente.
Le sondage réalisé par IPSOS pour l’Institut Jonathas met en lumière et objective les différentes facettes de l’image des Juifs et de l’antisémitisme dans la société belge :
Une image très moyenne des Juifs, 80 ans après la Shoah.
Des marqueurs d’antisémitisme primaire prégnants dans toutes les composantes de la société belge et sur-représentés à l’extrême-gauche, à l’extrême-droite et chez les musulmans
En plus de ces préjugés « traditionnels » (argent, pouvoir, religion…), des marqueurs d’antisémitisme dit « secondaire », aboutissant à banaliser la Shoah et à nazifier Israël
Une méconnaissance générale des Juifs, du judaïsme et de la réalité de l’antisémitisme en Belgique
Trois premières sources d’antisémitisme en Belgique, selon les Belges : l’hostilité à Israël, l’islamisme radical et les préjugés sur les Juifs
Un écho limité chez les Belges des sujets relatifs à Israël, à la Palestine et à la guerre, à l’exception d’une minorité dont certains éléments souhaitent la destruction de l’Etat d’Israël
Distance ou indifférence d’environ 50% des Belges vis-à-vis de la guerre entre Israël et le Hamas, mais aussi polarisation sur ce conflit de segments précis de la population belge.
La guerre, source d’inquiétude pour les Juifs en Belgique selon la majorité des Belges, mais aussi matière à hostilité contre les Juifs en Belgique pour une minorité de Belges
Un antisémitisme s’inscrivant dans une société belge plutôt tendue et inquiète concernant ses relations avec les différents groupes minoritaires et, en particulier, les musulmans et les Maghrébins.